Deux symboles connexes : l’arbre et le tissage

 

10La Croix et l’Arbre de Vie sont deux symboles totalisants de l’ensemble du cosmos, compa­rables en bien des points : la branche verticale, comme le tronc de l’arbre, est l’axis mundi ; les branches de l’arbre, et les branches horizontales de la croix, symbolisent le monde de la manifes­tation. Dans la tradition mexicaine, l’arbre de vie planté au centre de la croix (cf. supra) souligne la résolution et la transmutation des énergies « horizontales » initialement opposées deux à deux. Ce rapprochement des deux symboles peut aller jusqu’à une complète assi­milation, chez un créateur : c’est le cas de Giovanni da Modena qui nous représente, dans un de ses tableaux, Le Mystère de la Chute et de la Rédemption de l’homme, le Christ crucifié sur l’Arbre de Vie. De même, dans un très bel hymne d’Hippolyte de Rome, nous retrouvons confondus dans une lente alchimie l’Arbre, la Croix, et le Christ qui est sur cette croix :

« Cet Arbre qui s’étend aussi loin que le ciel, monte de la terre aux cieux. Plante immortelle, il se dresse au centre du ciel et de la terre : ferme soutien de l’univers, lien de toutes choses, support de toute la terre habitée, entrelacement cosmique, comprenant en soi toute la bigarrure de la nature humaine. Fixé par les clous invisibles de l’esprit, pour ne pas vaciller dans son ajustement au divin ; touchant le ciel du sommet de sa tête, affermissant la terre de ses pieds, et, dans l’espace intermédiaire, embras­sant l’atmosphère entière de ses mains incom­mensurables. » Dans ce contexte, il est souligné que la Croix, et l’Arbre de Vie, participent d’une dynamique et d’une énergétique active qui les intègrent : le gibet du Christ aurait été fait du bois de l’Arbre de la Science, fatal à Adam et Eve, et miraculeusement conservé à travers les siècles  : ainsi celui-ci, après avoir été l’instrument de la Chute, serait de­venu celui de la Rédemption, et l’on comprend qu’il était important, symboliquement, de re­trouver le même arbre dans les deux cas.

Quant au tissage, il nous a semblé intéressant pour notre propos dans la mesure où ce symbole, fort ancien, universel lui aussi, repose sur une distinction, particulièrement bien expli­citée dans la tradition chinoise, entre la chaîne (king), formée de fils tendus sur le métier, et la trame (wei), dont les fils, passant entre ceux de la chaîne par le va-et-vient de la navette (la « respiration » cosmique), représentent l’élé­ment variable et contingent, et notre plan horizontal » ; on voit très bien alors que l’intersection de la chaîne et de la trame reconstitue la Vie dans son sens essentiel, et retrouve le symbolisme de la croix tel que nous l’avons défini ; et on comprend que, dans les Upanishad, le Suprême, Brahma, soit désigné comme « ce sur quoi les mondes sont tissés comme chaîne et trame ».

Au terme de cette étude, nous voudrions avoir parlé sans passion, mais avec chaleur, de ce très beau symbole de la croix ; la tâche, nous l’avons dit, n’est pas facile, et notre première préoccupation a été, dans un esprit de rigueur, et pour ce que nous considérons être la meil­leure compréhension du symbole, de tenir la balance égale entre un souci de rendre compte de l’extraordinaire richesse du symbole de la croix chrétienne (ce qui explique la part relati­vement importante que nous lui avons consa­crée : nous pensons qu’elle le mérite) et une volonté de ne pas oublier des manifestations d’ampleur moindre, mais d’intérêt certain, et de souligner que toutes les représentations de la croix sont loin d’être l’apanage du christia­nisme : partout dans le monde, et depuis fort longtemps, la croix est associée à ce que l’on s’accorde à considérer comme trois autres symboles fondamentaux, le cercle, le carré et le centre ; elle intègre leurs valeurs et les inscrit dans une dynamique de l’évolution ontologi­que ; c’est donc avant tout un symbole énergéti­que, d’une « charge » et d’une richesse peu communes, puisque les civilisations et les mouvements spirituels les plus divers peuvent se reconnaître en lui ; il prend alors, dans chaque situation, une coloration particulière, mais sa valeur fondamentale est inchangée, et on ne sera pas étonné de le retrouver, dans la cosmo­logie des Bantou, associé au symbolisme de la spirale (cf. notre étude). Quant à la richesse toute particulière du symbolisme de la croix chrétienne, elle vient, pensons-nous, de ce qu’elle retrouve tout ce fonds commun, et qu’elle l’associe à l’interpellation très directe, à l’implication personnelle que représente, pour les croyants, le récit de la passion vécue par le Christ, une fois en Judée, mais aussi pour toujours et à chaque instant, sur la croix du Golgotha.

 

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 12. Janvier-Février 1984)

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